Bon encore une fois nous pourrions nous confondre d’excuses pour ce silence prolonge, invoquer le temps qui manque, la route, les entretiens, etc. Mais nous l’avons fait tellement souvent, cela semblerait un peu repetitif, non?

Donc voila, la traduction d’un court texte ecrit pour un journal anglais, Peace News, a propos de notre passage en Serbie. Cela ne veut EVIDEMMENT pas dire que l’on a rien a raconter sur nos autres etapes, mais pour le moment, c’est tout ce qu’on a reussi a ecrire. On espere se rattraper vite.

isa et john

 

La pluie gèle dès qu’elle touche le pare-brise, créant ainsi une sorte d’effet « verre dépoli » très années 70 mais pas du tout bienvenu quand on roule sur une route transformée en patinoire. Il fait nuit noire et on serait bien aidés si on pouvait voir où on va. Notre camion est recouvert d’une couche de glace s’épaississant avec chaque bourrasque, et en plus le chauffage ne marche pas à l’intérieur. Pas très utopique tout ça. Bienvenue en Serbie.

 

Nous sommes en route pour Zrenjanin, une ville industrielle du Nord. Nous sommes venus car nous avons entendu parler de Jugoremedija, une usine pharmaceutique qui, à la suite d’une lutte ayant duré plus de 4 ans, de l’expulsion de son nouveau propriétaire (recherché par Interpol), d’une grève et d’une occupation des locaux, est devenue l’une des rares usines autogérées par ses ouvriers en Europe. La veille de notre arrivée, nous avons appris que ce n’était plus une mais trois usines qui étaient maintenant occupées… Inspirées par le succès de Jugoremedija, deux entrprises sur le point d’être fermées ont suivi : la plus grande usine ferroviaire de Serbie, Sinvoz, et un abattoir, Bek.

 

Ivan, un jeune intellectuel militant et fumant comme un pompier, surnommé « le philosophe » par les ouvriers, organise la résistance de concert avec Zdravko, le travailleur rebelle et charismatique de Jugoremedija, baptisé « le Che de Zrenjanin ». Ils se sont rencontrés dans le bureau d’Ivan, à Belgrade, où celui-ci travaille pour une agence gouvernementale, le Conseil Anti-Corruption. Quand il a débuté, Ivan était avant tout un militant anti-nationaliste et anti-guerre. Il n’était pas vraiment critique à l’égard de la vague de privatisation, qu’il voyait comme un moyen de casser le contrôle des ouvriers ayant une forte tendance à soutenir les politiques nationalistes. Mais, à force de lire les dossiers s’entassant sur son bureau et les centaines de témoignages d’ouvriers sur la façon dont les privatisations ruinaient leurs entreprises, il commença à comprendre que le processus de privatisation était aussi corrompu et violent que n’importe quelle guerre. Mita, un ouvrier de Sinvoz, décrit ceci parfaitement en nous montrant les hangars vides et glaciaux de son usine : « Nous avons un autre nom pour ce qu’ils appellent la transition vers la démocratie. Ça s’appelle du vol ».

 

Aucun des ouvriers n’est nostalgique de l’ère socialiste. Mais ils ne peuvent simplement pas regarder les tycoons capitalistes acheter des parts de leurs usines, juste pour les mener à la banqueroute par des manœuvres douteuses afin d’en gagner le contrôle et se faire une fortune sur leur misère. Et le fait est qu’en Serbie les usines appartiennent réellement en partie aux ouvriers : grâce au régime d’autogestion (assez rhétorique) établi sous Tito, ils sont actionnaires de leurs propres usines. « Pendant la lutte pour Jugoremedija, c’était l’une des choses les plus frustrantes » nous explique Ivan « les media refusaient de comprendre que les grévistes n’étaient pas seulement ouvriers mais aussi co-propriétaires de l’usine ». Les travailleurs refusèrent de se faire forcer la main pour vendre leurs parts et découvrirent que s’ils s’organisaient ensemble, ils pouvaient créer une force importante contre les nouveaux propriétaires sans pitié.

 

De l’action directe à la remise en route de l’usine, les ouvriers ont montré qu’ils sont tout à fait capables de gérer leur propre futur. Leur plus grande force est de n’avoir jamais laissé leur adversaire les diviser pour mieux les contrôler. Après la dureté extrême de la grève, quand les ouvriers ont récupéré leur usine, ils ont même redonné leur poste aux casseurs de grève. Lors de notre dernière soirée à Zrenjanin, nous avons observé Zdravko, ancien mécanicien devenu PDG, organiser une action de solidarité envers les deux usines en lutte, consistant à bloquer une autoroute avec les camions de livraison aux couleurs de Jugoremedija! Un brin d’utopie dans la froide dystopie de ce pays livré à la guerre nationaliste et néo-liberale.

 

Les ouvriers ont fait appel au soutien international, voir www.freedomfight,net

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